Regards croisés
La mer qu’on voit danser…
Le mouvement perpétuel bat aux tempes du temps
rythme de toute vie géniteur inlassable
le souffle des origines
porte les hommes de rives en rivages
La mer cache un arc-en-ciel dans chaque coquillage
la promesse d’un ailleurs merveilleux
dans le chant des gréements
un message fraternel dans l’aile du goéland
Elle pousse les êtres au bout de leur rêve endémique
à découvrir éblouis leur part de bonheur
celle couleur de rêves cathodiques
aux lèvres douces aux dents éblouissantes
Fièrement des embarcations en fin de vie
s’adonnent à un bras de fer inégal
en surcharge pondérale de passagers décharnés
à qui les vagues dédieront leur danse macabre
La mer offre aussi aux naufragés chanceux
sur un lointain sable souillé
l’empreinte d’un pied nu laissée un vendredi
et un poing fermé en place de main ouverte
S’éloigne alors la tiédeur du ventre maternel
hors duquel la vie abrupte et cruelle
révéla la vilénie d’un monde au partage inique
et la soif brûlante de traverser le miroir maléfique
Sur ce désert inconnu aux dunes de grains d’eau
aux bas-fonds peuplés de mythiques épaves
cénotaphes en bois précieux pour proies humaines
qu’un registre banal rappellera aux vivants
Listes de noms inconnus perdus à jamais
sans plus d’âge ni origine
et tant de pleurs sèches là-bas quelque part
à chaque trou dans l’eau
Des corps de bois flotté offriront des installations
d’os blancs à l’égal des négriers à rebours
dans cette hydrosphère avide de sang noir
dont il adviendra que la dernière goutte s’évapore
Au jour à venir d’une nouvelle civilisation
quelle intelligence pourra comprendre
la tragédie des mal aimés de notre époque
où la futile dérision tient lieu de raison
… E la nave va !
« Coline Louber est totalement autodidacte. Des études de journalisme et de géographie, une activité d’enseignante tous terrains, rien, dans son parcours professionnel, ne la prépare à une activité artistique. Cherchons plutôt du côté de l’enfance. Elle vit alors à la campagne, part en vacances à la montagne, fait des cabanes, cueille et ramasse, tout et tout le temps. Puis elle arrive à Paris où elle « fait les poubelles », glanant sur les trottoirs des villes, dans les friches. Elle récupère, elle réutilise. Elle a du mal avec le gaspillage, elle ne jette pas, elle transforme tout, tous ces trucs, ces petits riens que les hommes ont oubliés, ces rebuts que la nature a façonnés.
Au cœur de la vie qui va, elle s’approprie les choses et l’environnement. Elle rapporte de ses promenades en bord de mer des bois flottés, de ses promenades en montagne et dans les forêts des bois sculptés.
La mer, étonnamment, organise les bois flottés par taille, elle les trie. Polis par les ans, usés par le temps, roulés par la mer, adoucis par l’usure, délavés de leur usage, érodés par les marées, arrondis par le brassage incessant des vagues, ils se différencient aisément des bois sculptés par le vent, lambeaux vrillés, blanchis par le gel et le soleil. Rondeur des premiers, ciselures des seconds.
Ce que Coline y voit, immédiatement, ce sont des structures urbaines. Elle veut montrer l’ordonnancement qui est déjà dans la nature. De là naissent des univers, des paysages oniriques. Villes imaginaires aux populations incertaines.
Dans les souches de haute montagne comme dans celles de bord de mer se révèle une architecture urbaine. Villes végétales. Villes de pierre et de fer. Villes aux couleurs originelles d’ocre et de terre. Camaïeux de bruns, de beiges, de gris. Villes fragiles. Villes écorchées, brutes, oppressantes. Villes réinventées aux frontières du réel, hors de l’espace et du temps.
C’est le regard des autres, famille et amis, qui va petit à petit lui faire accepter de se reconnaître comme artiste. Ses premières expositions, au Séchoir à peaux à Chevreuse (78) en 2002 et à La Chapelle-de-Soucy à Fontenay-lès-Briis (91) en 2007 sont un vrai succès.
Dans ces architectures urbaines, elle pose quelques silhouettes. Petits personnages fantômes, traces de passants qui ont traversé ces villes pour s’embarquer vers un ailleurs qui serait fait pour eux. Abandonnées, elles ont leur vie propre, à une autre échelle, comme si elles avaient toujours existé, inscrites au cœur de la nature bien avant l’arrivée de l’homme.
Coline Louber ramasse aussi des métaux rouillés, des pièces métalliques avec par-ci par-là une trace de peinture, des cailloux, des graines, des herbes… Elle voit en eux les bijoux qu’ils sont devenus, la nouvelle vie qui les habite déjà. Sous ses doigts, ils vont devenir personnages. Hommes et femmes à l’élégance hiératique ou petits bonshommes débordant de joie, pleins de vie, de rires. Foules animées, si vivantes, qui habitent des villes que notre cœur a connues. Villes imaginaires, mondes rêvés, des villes comme des bateaux. Et nous embarquons, sourire aux lèvres, vers ces ailleurs imaginaires pleins de sérénité. »
« Coline Louber est d’abord une glaneuse.
Elle glane à la lisière de la mer et de la terre des bois flottés, dans le lit des rivières et tout au long des chemins, dans les sous-bois, des végétaux sculptés par le temps. Elle glane dans les villes à la tombée de la nuit lorsque les rebuts de nos consommations n’ont plus de valeur pour nos imaginaires et que nous les naufrageons à la porte de nos habitations.
Tout est bon pour Coline lorsqu’il s’agit de donner une nouvelle vie à ces objets trouvés: clous rouillés, morceaux de fer en décomposition, volets ayant protégé la vie de plusieurs générations, meuble bancale avec ses nombreux tiroirs.
Se promener avec Coline s’est aussi s’arrêter pour récupérer la peinture d’une porte qui s’écaille ouvrant avec ce simple morceau de déchet notre imaginaire sur des paysages aux horizons lointains.
C’est à partir de là que Coline fait revivre tous ces objets en leur donnant l’espace et le volume d’une ville avec ses habitants. Parfois c’est aussi la profondeur de l’océan sous la quille d’un bateau en perdition avec toutes les peurs de ses passagers errants, futurs disparus anonymes. Mais sur ces embarcations ils ont aussi l’ espoir d’arriver dans un port pour vivre un peu mieux à l’orée de nos villes sur les restes de nos vies.
Les couleurs de toutes ces œuvres restent celles de l’instant de leur découverte, sans ajout, tout en nuance, riches d’eux même, de leur âge. »
